Van den Eeden, Jan Baptist

Gent, 28/12/1842 > Bergen, 04/04/1917

Historische teksten

La Cantate couronnée de M. Jean Vanden Eede

door een anonieme journalist

La Cantate couronnée de M. Jean Vanden Eeden (1).

L'événement de la séance publique de la classe des beaux-arts de l'Académie royale de Belgique, a été, sans contredit, l'exécution de la magnifique cantate, Le Vent, paroles de M. Hiel, musique de M. Jean Vanden Eeden, à qui le deuxième prix a été décerné. Cette cantate a produit la plus vive et la plus profonde impression. Nous allons laisser la parole au critique de l'Écho du Parlement, qui, le soir même de l'exécution, a lancé un article détaillé dont les extraits suivants forment en quelque sorte la quintessence: 

« Dieu merci, il y a encore place à Bruxelles pour une interprétation musicale organisée dans des proportions grandioses et confiée à des exécutants choisis. Et précisément, dans cette vaste conspiration de l'Eau, du Feu et de la Terre, qui s'ourdit dans l'épopée mystique entendue au palais Ducal, un élément, le Vent, avait été laissé à l’écart.  

C'est un terrible lutteur que le vent. Nous vous avons dit déjà l'histoire lamentable de ses ravages, à partir de la brise légère qui rase la surface des champs, jusqu'à l'ouragan épouvantable qui engouffre tout, les hommes et les choses. C'est, si je ne me trompe, le contre-pied du Lucifer où la victoire reste au Tout-Puissant. Mais, poètes et peintres ont leurs licences, dit Horace.

Décrire tout cela musicalement, n'était pas une tâche aisée. Dans le drame ordinaire, ce sont des personnages réels qui s'agitent, avec leurs vertus et leurs vices. Ici, c'est un agent invisible qui conduit tout, qui soulève tout, et qui joue, en un mot, le grand rôle. Subordonner toutes les phases du drame à ce moteur suprême: voilà ce que le compositeur avait à faire, et cela en présence des Saisons de Haydn, de la symphonie pastorale de Bethoven, du Désert de David, du Songe d'une nuit d'été de Mendelssohn, et d'une foule d'autres partitions écrites dans cette gamme de poésie pittoresque, où le frémissement de la nature évoque l'être suprême. 

Le jeune musicien gantois n'a pas failli à sa mission. Prenant pour base d'opérations l'orchestre aux mille voix, auquel il confie à la fois ce qui se passe dans les régions inaccessibles et ce qui s'accomplit sur la terre, il a écrit un poème symphonique rempli de sentiment et d’amour, de fraîcheur et de jeunesse. Et comme, en toute œuvre d'art, il faut des contrastes, le déchaînement de l'élément en fureur lui en a fourni un des plus expressifs et des plus saisissants. Toute la partition de M. Vanden Eeden respire ce parfum de juvénilité exquise qui se dégage de l'œuvre de tout vrai artiste à l'âge de vingt ans, et que l'artiste

ne retrouve plus quand les déboires de la vie ont fait retentir en lui une autre corde de sensations. Tout y vibre en notes ardentes, tout y palpite en accords trémoussants. En vain vous y chercheriez une phrase qui ne soit illuminée d'un chaud rayon d'inspiration printanière. Le cœur y a plus de part encore que l'imagination, et c'est le cœur qui a dicté au jeune maître ses accents les plus émouvants et les plus caractéristiques.

Voici, par exemple, le lever de l'aurore. Les unissons à vide et les tenues persistantes de l'orchestre peignent d'abord le repos, le silence, l'immensité. Petit à petit de sombres harmonies s'exhalent des profondeurs de la phalange instrumentale. Un pétillement des cordes à l'aigu annonce le réveil de la nature, l'embrasement de l'astre vivifiant, pendant que le cor chante un hymne de reconnaissance et d’amour, et qu’une voix sympathique et émue exprime, en notes douceureuses et caressantes, les sensations que le jour naissant lui fait éprouver. 

Avec le rayonnement de la lumière vient le bruit des vivants. Un imposant cantique d'actions de grâces éclate. Le pâtre dit son refrain joyeux, et quel joli refrain, ma foi! le meunier, devant son moulin en activité, répète ses couplets les plus fringants. Ah! les ravissants couplets, et comme l'orchestre les commente délicieusement! Le marin ne se fait pas attendre. Il entonne d'une voix mystérieuse, qui semble un écho de l'immensité, une cantilène empreinte d'une mélancolique saveur.

Merci, Ô voix amie, car votre chant est le plus doux des chants. Et l'orchestre bourdonne toujours, et les violoncelles soupirent de plus belle, car le terrible élément ne s'endort: pas, lui, et de temps en temps, il lance par bouées sa brise frémissante. Le petit concert ne s'interrompt point pourtant, et l'on entend, avec un charme indicible, la juxtaposition ingénieuse des trois mélodies, laquelle forme un admirable terzetto, où chaque voix se détache parfaitement l'une de l'autre, quoique entendue simultanément.  

Mais l'horizon se noircit, les nuages s'amoncellent. Les mortels tremblent. Ici, je renonce à décrire le tableau que le musicien déroule à nos oreilles. Une mélopée de quatre notes, déjà entendue précédemment et qui lutte vigoureusement contre l'unisson mystérieux personnifiant en quelque sorte l'agent destructeur, devient plus persistant et s'élève par gradations rapides.

Les cuivres mugissent, les cordes bouillonnent, les bois sifflent. C'est l'ouragan qui se déchaîne. Priez, pères et mères, pour vos enfants. Essayez de faire prédominer vos supplications, car votre dernière heure est proche. C'en est fait. L'orage prend le dessus, par un nouveau crescendo formidable qui aboutit à un accord suprême d'un foudroyant effet. .. C’est la désolation, la mort. Les champs sont engloutis. Tout l'orchestre se tait, tout, excepté une note mystérieuse du cor, à laquelle se joignent les bassons, dont les lamentations lugubres achèvent de dépeindre cette scène de terreur. Puis, quelques voix haletantes; puis, plus rien.  

Nous voici loin des cabalettes, des cavatines à reprise, des finales en crescendo, avec force septièmes diminuées, et de tout le fastidieux et ennuyeux bagage qui s'étale bisannuellement aux séances du concours de Rome. Evidemment, une organisation supérieure a présidé à l'ordonnance de l'ouvrage, et ce n'est pas un mince mérite, à mes yeux, que d'avoir su observer, avec un tact si parfait, avec un talent si accompli, la gradation dramatique et instrumentale, la variété dans l'unité, la distribution des ombres et des lumières, le cachet de

haute poésie qui distingue une partition d'un échiquier de notes alignées mathématiquement. J'allais oublier les récits, qui, sous la plume du musicien, révèlent l'accentuation d'un sentiment actif, et non un linéament terne et compassé, destiné à ajuster les parties diverses du chant mesuré. J'allais oublier encore les sonorités charmantes et les timbres choisis de l'orchestre. 

En somme, l'œuvre de M. Vanden Eeden renferme le gage d'un superbe premier prix et promet une illustration de plus à l'art musical belge. Pour l'exécution, voici d'abord des enfants attachés à l’établissement industriel (la fabrique de M. Parmentier-Van Hoegaerden, à Gand). Ils travaillent tout le jour, ils reçoivent une instruction gratuite, et, à côté de mille bienfaits moraux qui leur sont octroyés par des mains philantropiques, ils cultivent le plus beau des arts avec une persévérante activité. Pendant deux mois ils se sont mis à étudier leur partie, et ils l'ont tellement fixée dans leur mémoire, qu'ils ont pu la chanter sans se servir de leur cahier. Aussi, quelle précision, quelle vaillance! C'était quelque chose de ravissant que d'entendre donner toutes ces petites voix fraîches avec cet élan et cette spontanéité!

Voici encore la magnifique Société royale des Mélomanes, l'un des meilleurs cercles choraux du pays, et qui, en maint concours important, a su remporter la palme suprême. D'ordinaire ces vaillants amateurs chantent en français, mais vienne une circonstance où ils peuvent faire vibrer la langue de leurs pères, et ils la saisissent avec empressement. Il eût fallu les entendre dans la cantate de M. Van den Eeden ! C'était imposant, admirable, électrisant. Honneur à cette brave et digne phalange vocale. Sa coopération a doublé le succès de son compatriote. Et ces charmantes et généreuses cantatrices, Mlle. Hasselmans et Duwée, qui se sont dévouées à la cause du lauréat, en chantant en langue flamande, bien que leur éducation musicale eût été faite en français. La première de ces virtuoses, qui avait le rôle principal, s'en est acquittée d'une façon splendide, grâce à une voix fraîche, limpide et bien exercée. L'autre virtuose a également fait merveille.

Et M. Warnots, le délicieux chanteur que vous savez, qui, il y a quinze jours à peine, tenait comme suspendu à ses lèvres tout un auditoire de dilettanti, M. Warnots, disant le couplet et le récit en flamand, et les disant avec cette grâce expansive, cette expression juste, ce sentiment pénétrant qui lui sont propres, n'est-ce pas là chose digne à noter, digne à préconiser par toutes les voies de publicité? L'auditoire était là silencieux, attentif, subjugué par le

charme. A diverses reprises, il n'a pu contenir son émotion, qui, traduite d'abord en murmures approbatifs, a fini par éclater en applaudissements bruyants. Dès la scène du lever de l'aurore, le musicien avait gagné sa partie. Il a reçu, après la séance, les félicitations de plusieurs membres de l'Académie. M. le ministre de l'intérieur a appelé le lauréat dans sa loge pour le complimenter. Pendant ce temps, une pluie de bouquets partait de tous les coins de la salle à l'adresse du musicien. »

(1) M. Jean Vanden Eeden est l'auteur d'un délicieux Album de Mélodies, publié par la Maison SCHOTT, sous le pseudonyme de JEAN EEDEN, et qui a obtenu, à son apparition, un succès de vogue qui ne semble pas devoir s'épuiser de sitôt (Voir le Guide Musical du 14 avril 1866).

N.N.: La cantate couronnée de M. van den Eeden, in: Le guide musical, jrg. 12, nr. 42, 18 oktober 1866, p. [1-3]